presse
en avant toutes !

Des années que Bernard Privat commerce avec les femmes. Il dit d'ailleurs : «Je travaille sur les femmes depuis toujours, même si je dessine une chaise cela reste une femme.»

La femme est donc son sujet. Les femmes, serait-il plus juste d'écrire, même si elles ont toutes entre elles un air de familiarité : cet air un peu gauche qu'ont celles qu'au bal, on n'invite jamais À danser et qui font tapisserie ; ou celui de ces adolescentes qui au sortir de l'enfance sont surprises de voir leur corps se pourvoir de nouvelles protubérances, indices sexués de corps en devenir. Les filles de Privat paraissent empruntées, engoncées dans des habits de fortune qui peinent À contenir leur excès de formes. excès de ces corps au physique de lutteur, tout en courbes et contrecourbes, maintenus dans les limites du vêtement comme du cadre.

Cadrage

« Le plan américain fait partie des signes répétitifs de mes travaux, j'aime les cuisses et les épaules. » Il aime les cuisses et les épaules, et il le montre. Il coupe son sujet À mi-cuisse, qu'il a toujours généreuse, et le saisit en plan américain. La tête de moindre proportion vient surmonter le torse, qu'encadrent les deux bras aux mains qui forment un angle curieux, qu'elles soient tournées vers l'intérieur ou l'extérieur, ajoutant À leur air de gaucherie. Leurs mains, on dirait qu'elles ne savent pas quoi en faire. Parfois elles tirent le pan de leur robe ou de leur jupe qu'elles ont trop courte, parfois encore elles tiennent un objet étrange – rasoir ou couteau ?

Les têtes sont de trois-quarts, de profil, ou inclinées, vacillantes, comme si le corps aux formes lourdes ne pouvait tout À fait les supporter. Les femmes de Privat ne sont pas celles des magazines en maigreur. elles sont d'un autre ordre. elles exposent leurs formes, elles les affichent en surfaces, pour la partie habillée, vivement colorées. Femmes d'un autre âge que celui de nos modernités exsangues que le peintre nous donne À voir en série, toujours un peu la même, quand on s'arrête aux traits du visage, et toujours différente.

Sur le motif

Aussi le peintre s'attache-t-il au vêtement : elles portent robes et chapeaux, petits pulls moulants et jupes courtes, elles portent bas et culottes, sont parfois curieusement emmaillotées et quelques épingles ou porte-jarretelles font tenir tout cela.

B. Privat s'approprie avantageusement l'expression populaire selon laquelle c'est l'habit qui fait le moine. Femmes, elles en ont les parures, et les vêtures dont il pare ces drôlesses, les transformeraient plutôt en papesses. Son métier de peintre, c'est À la matière des habits qu'il leur prête, qu'il l'exerce.
Polissant ses couches, B. Privat superpose l'acrylique en tranches fines, il les gratte et les ponce, il travaille le motif du vêtement en stries, plumetis, marbrures et transparences. S'il aime les femmes, il aime À les parer finement.

Tombante, la poitrine est indicielle. elle se résume souvent au dessin de deux arcs de cercles accolés et lorsque dans certains dessins le sein point, il fait trou, et impose une autre matérialité, celle du papier découpé et collé (dans un dessin, le procédé est inversé, et c'est le sein dessiné qui troue le papier collé). Dans certains dessins encore, le sujet est entouré de taches, piqueté d'encre noire jetée, tombée du Rapido ou de la plume Sergent Major dont le dessinateur use, et qui témoignent que l'acte de dessiner, comme celui de peindre, est un acte physique qui engage le corps tout entier. À ce sujet, Bernard Privat dit : « les taches, c'est avant tout physique et cela donne vie au dessin. Les taches sont produites pendant la création. »

erotique/voilé

Par son choix de cadrage, et par l'intérêt qu'il porte au vêtement, B. Privat arrête son regard et suspend le nôtre au ras de la jupe comme de la robe, et nous en montre assez, juste assez pour attiser notre curiosité. Il révèle parfois de ce qui se passe sous la jupe des filles, ce penchant de toujours des garçons À vouloir y regarder, y jeter un œil, entrevoir l'entrecuisse, le lieu interdit et muet, objet de fantasmes et de projections. Parce que qu'y a-t-il À voir, sinon rien, que l'on voit toujours et toujours nous échappe : une absence, une béance, un trou... une fente, et même si il y a quelques années le tableau L'Origine du monde de Courbet a réapparu, et que les visiteurs se pressent devant la toile au musée d'Orsay, on n'y voit toujours rien de cette vérité pourtant dévoilée.

Chez Privat, qu'il le voile -tombé de la jupe ou culotte- on nous en montre l'amorce ombrée, le sexe féminin reste ce point aveugle. et il pourrait bien être le véritable sujet du tableau, la motivation du peintre, ce voyeur donnant À voir, À se mettre au travail, déclinant ainsi inlassablement ses séries de femmes, suspendu dans son désir, et soutenant le nôtre, d'aller y voir d'un peu plus près.

Stéphanie Buttay


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